Incursion dans l’univers surprenant des mousses

Rédigé par Vincent Hamann-Benoit (aménagiste)

J’ai tout de suite été happé par la beauté des lieux.

 

Était-ce attribuable à la présence d’arbres centenaires, à la chute majestueuse, au relief accidenté? À tout ça, oui. Mais aussi, de manière remarquable, à la présence de fabuleux tapis de mousses. Ils habillaient les troncs, les rochers, les souches et par endroits, recouvraient complètement le sol. J’étais plongé dans un univers qui me rappelait les vieilles forêts humides et mousseuses de la Côte Ouest canadienne. C’était au début de l’été 2025, lors de ma première journée de travail dans ce lieu où j’allais contribuer à créer les futurs sentiers du Parc des Chutes-Burroughs. 

 

Or, durant les longues semaines de sécheresse ayant sévi au cours de l’été, les couleurs éclatantes des mousses, qui m’émerveillaient tant, ont terni. Durant cette période, la magie des lieux s’est quelque peu voilée. Non seulement les mousses avaient-elles blêmi, mais hormis celles bénéficiant de microsites particulièrement humides, elles s’étaient complètement asséchées. Elles n’étaient plus fraîches et spongieuses, mais tout à fait croustillantes. 

On aurait pu être tenté de croire qu’elles avaient succombé à la sécheresse. Comment de si petites plantes auraient-elles pu survivre? Il n’en était rien. Lorsque les pluies ont finalement recommencé à abreuver la forêt assoiffée, à l’automne, les mousses ont repris vie. Quel soulagement! La forêt se parait, à nouveau, de sa myriade de tons de vert.

Tapis de différentes espèces de mousses ayant colonisé un affleurement rocheux. Crédit photo: Vincent Hamann-Benoit
(NB. Toutes les photos apparaissant dans cet article ont été prises au Parc des Chutes-Burroughs)

Une tolérance à la sécheresse exceptionnelle

Les mousses, principales représentantes du groupe des bryophytes, sont des petites plantes qui ont l’incroyable capacité de tolérer la dessiccation de leurs tissus, c’est-à-dire la perte en eau, sans conséquence physiologique irréparable. Contrairement aux plantes vasculaires, soit la vaste majorité des plantes que nous connaissons plus intimement, par exemple les arbres, les mousses sont des plantes non vasculaires, étant dépourvues de racines et de vaisseaux permettant l’absorption et le transport de l’eau. Elles sont donc incapables d’auto-réguler leur teneur interne en eau, cette dernière reflétant par le fait même les conditions externes. La plupart des plantes vasculaires sont dépourvues de cette tolérance à la dessiccation, et doivent maintenir un statut hydrique interne stable en tout temps, sans quoi elles meurent. Ce n’est pas le cas des mousses, qui entrent tout simplement en période de dormance. Il s’agit là de deux stratégies évolutives complètement différentes. 

 

Miraculeusement, les mousses peuvent reprendre la photosynthèse dès le retour de l’humidité, en l’espace de 25 minutes à peine (10). 

 

Des habitats extrêmes 

 

Munies de cette résistance à la dessiccation, les mousses tendent à coloniser les surfaces libres, aux conditions difficiles, sur lesquelles les plantes vasculaires ne parviennent pas à croître. Presque toute surface peut convenir, à condition que la texture y permette l’ancrage de leur rhizoïdes, des organes à l’apparence de racines, mais ne pouvant absorber ni eau ni éléments minéraux. Aussi, l’humidité, sous une forme ou une autre, doit y être adéquate. On pense aux rochers, aux troncs des arbres, aux débris ligneux, aux fondations des bâtiments et même à certaines toitures. Ces surfaces, vous le remarquerez, sont souvent verticales! 

 

Les vieux arbres: des habitats de prédilection

Les troncs des arbres plus âgés, et ceux dont l’écorce a un pH plus élevé, semblent être associés à une plus grande abondance et diversité de mousses (4). Dans le sud de la forêt boréale québécoise, les forêts plus anciennes sont associées à une plus grande diversité de mousses, certaines espèces s’y retrouvant même exclusivement (1). 

L’hypne plumeuse, une espèce de mousse associée aux forêts matures (7). Crédit photo: Vincent Hamann-Benoit

Au moyen d’un arsenal chlorophyllien spécialisé, certaines espèces de mousses savent profiter des milieux fortement ombragés, dans lesquels la luminosité ambiante peut être aussi faible que 5 %, ne suffisant pas à la majorité des plantes vasculaires (10). Conséquemment, les mousses en viennent souvent à dominer le parterre des forêts conifériennes denses, tels que certains peuplements de pruches du Parc des Chutes-Burroughs. 

 

Les parterres des forêts de feuillus, avec le renouvellement annuel d’une épaisse litière de feuilles, ne sont tout simplement pas propices à la croissance des mousses, qui s’y feraient ensevelir en raison de leur petite taille. Aussi, les plantes vasculaires, plus compétitives dans ces conditions, y dominent généralement le sous-étage. Dans ces milieux, les mousses s’en tiennent donc aux structures érigées: les troncs, les rochers et les débris ligneux.

 

Troncs d’arbres et débris ligneux colonisés par des mousses. Crédit photo: Vincent Hamann-Benoit

De véritables éponges

Grâce à la disposition de leurs feuilles et de leurs tiges, les mousses excellent à l’absorption et la rétention des gouttelettes d’eau, qu’elles leur parviennent sous forme de pluie ou de brume. Ce sont de véritables éponges. 

 

Les mousses peuvent absorber jusqu’à plusieurs centaines de fois leur poids en eau (8). 

 

Ainsi, dans les écosystèmes où elles abondent, les mousses peuvent capter une part importante de la pluie et la libérer tout doucement vers le reste de l’écosystème. Cette dynamique leur confère des rôles écologiques primordiaux, notamment la diminution du ruissellement et la régulation du cycle de l’eau (3, 8, 10). Par le fait même, les mousses peuvent atténuer les risques de sécheresses et de feux de forêts (3, 8, 10) 

 

Des nids douillets

La structure qui fait des mousses de véritables éponges leur confère également une caractéristique alléchante pour les oiseaux, celle d’être d’excellents isolants thermiques. Pour cette raison, et parce qu’elles ont des vertus anti-microbiennes, les mousses sont utilisées par plusieurs espèces, telles que la mésange à tête noire et le troglodyte familier, qui en tapissent leur nid, les rendant douillets et salubres pour leurs oisillons (6). En ouvrant l’œil, au printemps, vous pourriez surprendre un brin de mousse suspendu au bec d’un parent en train d’aménager son nid. 

 

Des forêts miniatures

 

Les mousses hébergent, à même leur structure, des écosystèmes impressionnants. S’y trouvent entre autres des cyanobactéries fixatrices d’azote, des algues, des champignons et de nombreux insectes et autres invertébrés (2, 6). Certaines espèces de végétaux y trouvent un lit de germination idéal, les mousses pouvant agir comme de véritables pouponnières (10). Ainsi, on les compare régulièrement à des forêts miniatures, et il vaut la peine de les scruter de près à l’aide d’une bonne loupe. Émerveillement garanti!

Une seule colonie de coussinet des bois, une espèce de mousse poussant directement au sol,
peut atteindre 1 m de diamètre au bout de plusieurs décennies (7). Crédit photo: Vincent Hamann-Benoit.

Une diversité impressionnante!

Selon la base de données de la Société québécoise de bryologie, on dénombre près de 700 espèces de mousses au Québec (9), dont 128 sont susceptibles d’être désignées menacées ou vulnérables (5).

 

Un habitat idéal

 

Avec ses prucheraies denses, ses vieux arbres, une abondance de débris ligneux et de rochers, la présence de nombreux cours d’eau, une énorme chute produisant une brume constante et un relief découpé créant plusieurs zones ombragées et protégées des vents asséchants, le Parc des Chutes-Burroughs possède plusieurs particularités permettant aux mousses de s’épanouir. 

 

Fort heureusement, le parc jouit, depuis 2023, d’un statut de protection à perpétuité. À nous maintenant, les utilisateurs du site, de contribuer à la préservation de cet écosystème fabuleux en adoptant des comportements permettant aux mousses de continuer à  prospérer. Car bien qu’elles soient incroyablement résilientes, les mousses sont également des plantes fragiles, qui croissent lentement et de manière parfois discrète. 

 

Comment prendre soin des mousses?

 

-En s’y intéressant et en apprenant à les connaître (s’inscrire à un atelier d’initiation à la bryologie, s’acheter un livre sur les mousses, trimbaler une loupe avec soi en forêt)

-En demeurant sur les sentiers désignés afin d’éviter de les piétiner

-En évitant de les transplanter – une opération souvent vouée à l’échec

-En s’abstenant de les arracher et en les admirant plutôt sur place, là où elles se trouvent

 


Références

 

  1. Boudreault, C., Gauthier, S., & Bergeron, Y. (2000). Epiphytic Lichens and Bryophytes on Populus tremuloides along a Chronosequence in the Southwestern Boreal Forest of Québec, Canada. The Bryologist, 103(4), 725–738. http://www.jstor.org/stable/3244336.
  2. Fenton, N. (2025). Les mousses, des plantes essentielles pour la biodiversité de nos forêts. Entrevue diffusée à l’émission Place Publique, 1er août 2025. Radio-Canada OHdio. Disponible à l’adresse suivante: https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/place-publique/segments/rattrapage/2141423/connaissez-vous-role-mousse-qui-couvre-sol-en-foret.
  3. Fenton, N. (2024). La mousse, cette forêt miniature essentielle aux écosystèmes. Chronique diffusée à l’émission Moteur de recherche, le 20 juin 2024. Société Radio-Canada. Disponible à l’adresse suivante: https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/moteur-de-recherche/episodes/791114/rattrapage-jeudi-20-juin-2024
  4. Fritz, Ö., Brunet, J., & Caldiz, M. (2009). Interacting effects of tree characteristics on the occurrence of rare epiphytes in a Swedish beech forest area. The Bryologist, 112(3), 488-505.
  5. Gouvernement du Québec. (2025). Liste des espèces floristiques menacées ou vulnérables. disponible à l’adresse suivante: https://www.quebec.ca/agriculture-environnement-et-ressources-naturelles/flore/especes-floristiques-menacees-ou-vulnerables/liste-especes.  
  6. Kimmerer, R. W. (2003). Gathering moss: A natural and cultural history of mosses. First edition. Oregon State University Press. 178p.
  7. Ministère des Ressources naturelles et des Forêts. (2023). Petite flore forestière du Québec. 3e édition revue et augmentée. Ouvrage collectif sous la supervision de N. Dignard. Québec, Les Publications du Québec. 430p. 
  8. Slate, M. L., Antoninka, A., Bailey, L., Berdugo, M. B., Callaghan, D. A., Cárdenas, M., … & Coe, K. K. (2024). Impact of changing climate on bryophyte contributions to terrestrial water, carbon, and nitrogen cycles. New Phytologist, 242(6), 2411-2429.
  9. Société québécoise de bryologie. (2025). Bryoquel. La base de données des bryophytes du Québec – Labrador. Disponible à l’adresse suivante: https://societequebecoisedebryologie.org/Mousses.html.
  10. Ward, A. (2019) Bryology (moss) with Dr. Robin Wall Kimmerer. Ologies with Alie Ward. Disponible à l’adresse suivante: https://www.alieward.com/ologies/bryology